Frédéric Dard et ses amis
Un article de Dard.ch.
Ce regard...pouvait prendre toutes les teintes de
bleu, selon l´humeur. Ce regard...pouvait être
compréhensif, amical, vachard, sympa, ému, fermé,
généreux, furieux, absent, en tous moments il éloquait
grave.
Il pétillait, lorsqu´il racontait une de ses
histoires favorites: Une dame annonce à son mari:"
Chéri, cet après-midi, je vais au dentiste". Le mari:"
Ma chérie, on ne dit pas je vais AU dentiste, on dit
je vais CHEZ le dentiste. On amène la vache AU
taureau, mais on va CHEZ le dentiste". Et la dame,
plongeant ses yeux dans ceux de son mari,
d´insister:"Je vais AU dentiste".
Il était sans pitié,ce regard, lorsqu´il s´agissait de juger la société.
Il tristounait lorsqu´il découvrait qu´il faisait lui
aussi partie du troupeau.
Il me raconta qu´un jour il
était entrain de se noyer sur la plage de Copacabana,
je crois. Perdant la vie après avoir perdu pied, son
corps fut tout à coup sorti de l´eau par un bras
puissant. Ce bras appartenait à un de ces garçons que
l´hôtel préposait au sauvetage de ses clients, les
risques de noyade étant fréquents en ces lieux. Aidé
de son ange gardien et reprenant ses esprits, il
pensa:" Cet homme vient de me sauver la vie, je vais
faire sa fortune". Et de fixer illico une somme plus
que rondelette. Ils revinrent vers la plage de
conserve, l´un soutenant l´autre. Au fur et à mesure
qu´ils se rapprochaient de l´hôtel, la somme allait
s´amenuisant. Arrivé à la réception, il apprit de
l´homme aux clés d´or le montant de la somme qu´il
était habituel de donner au sauveteur pour son
dévouement. Il s´en acquitta après avoir extrêmement
remercié...Pas fier de lui, le regard, lorsqu´il
racontait cette anecdote pourtant si humaine...Il
savait aussi supplier, demander pardon, il pouvait te
coller au mur et t´y épingler comme un papillon
pitoyable. Il savait aimer. Ce regard, c´était celui
d´un homme, tout simplement.
-- Gérard Barray
